© Laurent Onde - Tropisme 2015 - hTh-5

Dans le cadre du colloque international « Les frontières de la radio / The borders of Radio » de l’Université de Perpignan Via Domitia, le collectif kom.post propose une prise de parole le 5 juin à 17h15  autour de la question: La radio, un laboratoire dramatique, entre écriture du document et performance en direct. Nous axerons notre prise de parole – en nous appuyant sur les différentes expériences radiophoniques que nous sommes en train de mener dans une étroite collaboration entre une auteur dramatique (Caroline Masini), une musicienne et créatrice sonore (Laurie Bellanca) et une chargée de projet d’éditions (Céline Pévrier) – sur deux points précis:

1. L’Ecriture du document (collecte et hybridation)

2. La performance radiophonique en direct (dramaturgie et machinerie de son)

Introduction:

Ce que Brecht pressentait il y a presque un siècle de la mutation des pratiques radiophoniques: passer des “appareils à distribution” à des “appareils à communication” nous invite ici à considérer avec attention comment le média radiophonique, à la différence du web, des plateformes de contributions et des tribunes actuelles, par sa persistance, sa physicalité (un corps parlant), son adresse démultipliée et sa technologie même, induit aujourd’hui une parole spécifique ainsi qu’une certaine théâtralité. Une voix adressée, une adresse ponctuelle au sein d’un flux, une interruption dans le réel, le quotidien ou encore un dialogue d’invisibles se promenant dans le temps… autrement dit, une mise en scène directe et “hyper-actuelle” de nos voix dans un environnement.

Dans le cadre de notre projet de création radiophonique “Je n’ai qu’un toit du ciel, vous aurez de la place” – un feuilleton radiophonique réalisé en direct – il ne s’agit pas pour nous de proposer un nouveau théâtre radiophonique mais plutôt d’investir le “laboratoire dramatique” (nommé par Walter Benjamin) où l’émancipation de l’auditeur, l’information du présentateur et la fiction commune viennent occuper le devant de la scène et questionner notre rapport contemporain de spectateur, d’auditeur.

1. L’écriture du document / Littérature du document:

“Un document (mémo, rapport, post-it, liste, etc.) est une «technologie intellectuelle» (Jack Goody) permettant des opérations de classification et de circulation de l’information. (…). Les documents poétiques cartographient des processus de production de savoirs, suggérant ainsi une nouvelle partition entre sciences et arts à partir d’exemples tirés des domaines scientifiques, politiques et artistiques. “Des documents poétiques” propose une poétique pragmatiste tentant de décrire comment des technologies qui participent à la fabrication de notre réalité peuvent tenir lieu, dans nos vies même, d’instruments secourables”.

Frank Leibovici . Des documents poétiques, Editions, Al Dante, 2010.

Si l’on considère le document comme la représentation d’une chose absente (Platon), une relation étroite se pose dans le contexte du présent radiophonique entre la trace, la mémoire, l’image et l’imitation (Ricoeur Paul, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Editions du Seuil, 2000.). Entre ces différentes formes de traces, se noue une problématique:

1.1. De la vérité: (à distinguer ici de la véracité) qui se loge dans les choix dramaturgiques et esthétiques des conditions de diffusion et de présentation de ce document: entre figuration et abstraction, entre diffusion d’une archive et effacement des traces pouvant mener à la fiction.

1.2. De la composition: (à entendre ici à la fois comme agencement rythmique et comme écriture/ montage poétique): L’effet de réel, de collage, de prélèvement, de retranscription, à partir d’une parole ou d’une situation enregistrée fait ici apparaître la question de l’écriture de ce document. Si nous considérons le document radiophonique à partir de ces modalités de prélèvement, il s’agit d’abord d’interroger le moment même de la création de ce document à savoir son enregistrement. Considérant que le document sonore n’a pas de préexistence en soi, il émerge d’une situation donnée de prélèvement (interviews, field recording, recherche d’archive) qui pose dès le moment de son enregistrement (sa création) la question de son écriture, son invention. De nombreuses modalités d’écriture du document peuvent ici apparaître, au travers de procédés de prises de parole, de conversations: de l’entretien réalisé avec une personne ressource sur un sujet donné, à la mise en fiction de la situation.

Une écriture radiophonique interrogeant et activant le document dans une situation de fiction

réalisée en direct, intéresse le procédé radiophonique parce qu’il porte en lui une expérience de l’oralité, une matérialité de la langue en suscitant d’abord, sur la page, une lecture qui oblige à formaliser la parole. Le texte, peut dans ce contexte, apparaître comme un temps en suspend où la mise en voix est convoquée depuis la page, comme un champ de manœuvre pour une exécution vocale qui exige une résolution formelle convoquant l’ensemble des processus d’écriture et de montage radiophonique. La langue, l’énoncé étant pris dans toute leur dimension performative.

Il s’agira donc pour nous d’interroger dans cette écriture du document 3 points essentiels: – l’invention du document (hybridé par la collecte, l’archive et la voix du direct) – sa mise en onde (correspondant au temps du direct) – sa formalisation sur la page comme partition (induisant ainsi sa propre reproductibilité).

2. La performance radiophonique en direct

“Il lève la tête, rêvasse, se penche sur l’appareil, le branche et prend une posture d’écoute, c’est à dire le buste incliné en avant, les coudes sur la table, la main en cornet dans la direction de l’appareil, le visage face à la salle” Samuel Beckett, La Dernière Bande, Les éditions de Minuit, 1959.

Le document, selon les enjeux cités ci-dessus et pris dans la démarche de création telle que Je n’ai qu’un toit du ciel, renvoie à la question de l’écriture d’une dramatique radiophonique nouvelle, s’émancipant des procédés documentaires tout en poursuivant la démarche du documentaire de création jusqu’à la porter à son paradigme; la ré-écriture du réel, la fabrication du récit, la mise en scène d’une réalité proposé par le contexte dans lequel elle se pose, autrement dit un “plateau” de théâtre.

Le temps du direct sous-tendu par l’expérience du temps du théâtre vient ici prolonger l’intuition suivante; en quoi la composition d’une fiction radiophonique à vue, permet-elle de faire émerger une “autre” théâtralité, une théâtralité d’actions tournées essentiellement vers la réalisation du son (son rythme, son intensité, sa matière et sa sémantique formelle comme verbale). Comment la fiction radiophonique peut-elle faire apparaître une théâtralité spécifique où procédés de captation et de diffusion, voix réelles et voix d’archives, sons directs et sons enregistrés…. viendraient induire une dramaturgie singulière ?

Nous pourrions opposer à la définition d’un Théâtre radiophonique celle d’une Radio Performative, mais au regard de l’histoire et de ce qui un jour a distingué le Théâtre radiophonique ( “une adaptation du médium théâtral au médium radiophonique”) de la dramatique radio ( “ayant recours à des aspects de la création radiophonique, impossible à reproduire sur une scène”), les expérimentations que nous menons posent dans le contexte de la création théâtrale et radiophonique actuelle une autre question, celle de la production artistique autantquefinancière,structurelleetdoncpolitique,del’articulation delaradioàunplateaude théâtre.

Au travers de procédés de prises de parole, de conversations, de lectures et de montages en direct permis par la mise en situation de corps (corps parlants, corps sonores), d’invités spécifiques (conversants, témoins) et d’auditeurs (distants et libres), nous souhaitons expérimenter un ensemble dramaturgique articulant le plateau du théâtre et le terminal radiophonique comme un ensemble ouvert, où tenir ensemble, où s’emparer des outils d’amplification, de diffusion et de réception, autrement dit; un lieu où “l’Homme s’adresse à l’Homme”.

La radio permettait pour W. Benjamin de rassembler en “une communauté d’auditeurs […] un grand nombre d’individus isolés “, en ouvrant aux spectateurs la fabrication de notre fiction radiophonique pour un temps donné dans un espace scénique nous essaierons pour notre part de mettre en exergue le rapport singulier que nous pouvons entretenir avec les individus rassemblés sur et autour d’un plateau de théâtre en les invitant à se saisir de la machinerie ouverte que nous souhaitons mettre en place.

Par ailleurs, la politisation de la radio que Benjamin nommait comme son salut (voir sa fonction pédagogique) nous invite ici à repenser le lieu du plateau radiophonique comme un lieu de vision et de partage de celle-ci, un lieu d’échanges, de débats et de critique ne pouvant se passer d’un questionnement sur sa forme même: une machine de visions parlante ou encore un théâtre de machines discursives où chacun est invité à prendre part au récit collectif en train de se faire.

“C’est le grand miracle de la radio.L’omniprésence de ce que les hommes chantent et disent en un lieu donné, les frontières survolées, l’isolement spatial vaincu, de la culture importée par les ondes, à travers les airs, une même nourriture pour tous.” Rudolf Arnheim. Radio, Van Dieren Éditeur, 2005.